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L'heure des mamans

Cela avait commencé avec la venue de l'enfant.

 

Sans le vouloir, elle avait endossé le costume qu'on lui tendait, ce rôle, cette assignation à monter sur les marches d'un podium imaginaire, auréolé de gloire : elle était mère, elle se devait d'en être fière.

 

Depuis, cet instant où la vie s'était expulsée de son corps, en un cri strident et gargouillant, toutes ses pores, chaque parcelle de son esprit ne se devait de se consacrer qu'à cette seule tâche, sublime, le bien-être de cet enfant, le sien.

 

Elle aimait enfouir son visage dans les cheveux dorés de sa fille, lui apprendre le monde, mais elle avait accroché à la porte d'entrée de son appartement le costume rose bien trop grand, qui pendait nonchalamment. Elle n'avait rien vu venir, elle était restée elle-même, elle ne connaissait pas « L'heure des mamans ».

 

Il fallait les voir, ces mères, les unes à côté des autres, sous le préau des maternelles, attendant leur progéniture, à l'heure du goûter. Chacune scrutant l'autre, cherchant la faille, pour se rassurer sans doute, pour asseoir un peu plus leur propre légitimité. Des conversations entamées. Des reconnaissances qui s'installaient. Sans elle.

 

Elle les entendait, avec frayeur, énumérer des gloires maternelles qu'elle se sentait incapable d'assumer, des anniversaires organisés, des activités bien réglées. « Ah, je cours ! Je cours ! ».

Elle, elle ne courait pas. Elle écrivait, elle lisait,  et elle se penchait sur les dessins de son aînée.

 

De temps à autre, elle se disait qu'il ferait bon, parfois, n'être qu'un père à la sortie de l'école. Elle les enviait bien souvent. On leur concédait tant de choses, tant d'erreurs irréparables, le droit d'être en retard, d'oublier les blousons, de ne pas connaître par cœur les évènements de la journée. On leur concédait le droit d'être eux, tout simplement.

 

Cela avait commencé avec la venue de l'enfant, cela prendrait fin, sans doute, un beau jour, plus tard, avec leur départ du domicile familial. En attendant, elle tentait de gagner cette lutte quotidienne, pour ne pas se perdre, chaque jour davantage. Elle redoutait pour cela « L'heure des mamans » et songeait à l'occasion, avec humour, quoique  sérieusement, à se laisser pousser bientôt une virile moustache.

 

 

 


Posté le 12/10/2007 | 87 consultations | 17 commentaires | Voir et commenter l'article

Ligne 1

       

Mauvaise surprise, le quai du métro est noir de monde !

Moi qui espérais tant finir ce petit livre, commencé hier au soir, si poétique et bien écrit. Pour l'instant, il déforme la poche droite de mon manteau, je sens son poids intime et alléchant contre ma cuisse. Il me faudra attendre. Cette foule promet un compartiment plein à craquer, et un voyage désagréable, le nez collé sur les portes coulissantes. Aucun moyen de lire, c'est certain, juste une demi-heure pour penser, moi qui ne voulais penser à rien, justement, ce matin.

Une sonnerie stridente annonce la venue d'une nouvelle rame, la foule se presse dans un mouvement unique et s'engouffre en silence dans le wagon qui lui fait face. Les visages impassibles se frôlent et s'ignorent tandis que je laisse mon regard s'attarder sur les néons qui filent à tout allure derrière les vitres sales. Il est huit heures, et je sais que je vais le retrouver tout à l'heure, lui.

Depuis que je vis ici, dans Paris, il m'a fallu apprendre à éviter les regards, à marcher vite, à me fondre dans la foule et à vivre seule, du moins au début. Puis j'ai rencontré Paul, nous nous sommes plu et tout est allé très vite. Nous avons loué un petit appartement confortable. Nos livres et nos babioles se sont serrés les uns contre les autres, une certaine idée du bonheur, quotidien.

Et voilà que  je pense, à cet autre, au plaisir que j'ai d'aller travailler, depuis qu'il est là, à son sourire amical, à tout ce que je sais de lui, à tout ce qu'il ignore, à l'absurdité de tout cela, de ma vie.

La rame du métro, en partie désertée, s'arrête au terminus. Je suis arrivée. La foule pressée s'éparpille aux quatre coins du parvis de la Défense. J'aperçois, au loin, l'immeuble où je travaille. Dans quelques minutes, lorsque je franchirai le seuil du bureau que nous partageons, il m'embrassera, sur les deux joues. Sa femme et ses enfants me souriront gentiment dans leur cadre photo. Et je retiendrai ce mouvement, interdit, de mes mains vers les siennes.

 

 

 

Texte écrit suite à la consigne 56 du site Paroles Plurielles : il fallait s'inspirer de la photo ci-dessous et de l'incipit suivant : " Mauvaise surprise, le quai du métro est noir de monde ! "

Corbillo Corbillo


Posté le 18/10/2007 | 83 consultations | 10 commentaires | Voir et commenter l'article

Matin d'hiver

Une touche de mélancolie. Un zeste de pudeur. Et un peu de folie, pour ne rien oublier.

 

Ton bras au dessus de ma tête, endormi. Ton bras au dessus de mes rêves. Ton bras, lourd et orphelin de ton corps, perdu, assoupi.

 

Je m'enroule dans mes draps. Le froid de l'hiver vient me chercher et m'enveloppe, je suis dans un autre monde, glacé, magnifique et transparent.

 

Des enfants irréels glissent sur le lac gelé, imaginaire, de mes pensées. J'entends tinter, au loin, les clochettes des calèches qui filent dans le parc.

La journée sera belle.

 

Me reviennent en mémoire ces réveils enfantins, ces tâches de lumière sur le mur, qui n'en finissaient pas de se rejoindre, et de jaunir. Ma sœur dans son lit. La masse de ses cheveux bruns étalée sur l'oreiller.

 

Me reviennent en mémoire des matins de paresse, de douceur et d'oubli…enchevêtrés.

 

Une touche de mélancolie.

 

Un zeste de peur.

 

Et de temps en temps, parmi, quelques regrets aussi.

 

 

 


Posté le 23/10/2007 | 69 consultations | 10 commentaires | Voir et commenter l'article

Proust au marché

Tante Babette prit une profonde inspiration et plongea la main dans l'étal de salades fraîches disposées harmonieusement devant elle. Elle procédait toujours de cette manière, avec cette confiance absolue en sa chance. « Je vais prendre celle-ci », déclara-t-elle au marchand, sans jeter un regard sur l'heureuse élue, l'installant immédiatement au fond du panier en rotin, brun et usé, qui pendait à son bras.

 

Tante Babette était un phénomène, un de ces personnages emblématiques du marché que nous parcourions en tous sens tous les mercredis matin, un mélange de douceur et d'extravagance auquel les commerçants s'étaient peu à peu habitués. Ils l'observaient tranquillement, un petit sourire au coin des lèvres, alors qu'elle fermait les yeux et pointait son doigt vers l'aliment choisi. Se doutaient-ils qu'elle ne se trompait jamais ?

 

J'allais chez Tante Babette, tous les mercredis, tandis que mes parents partaient travailler. Elle n'était en aucun cas ma « tante, enfin pas au sens strict du terme. Elle était simplement la voisine d'à côté, celle avec qui nous partagions un palier triste à la peinture verte, écaillée.

 

J'aimais l'odeur des coussins fleuris qui ornaient son canapé. Tandis que je finissais ma nuit en rêvassant, je l'apercevais par l'interstice de mes paupières légèrement fermées, marcher sans bruit dans son appartement aux volets tirés, faire son lit et préparer tranquillement sur la gazinière en bois notre petit déjeuner commun, au parfum de chocolat et de tartines grillées.

 

Chez tante Babette, il y avait des livres, partout, dans des états différents de dégradation. Parfois, je l'entendais râler doucement, un chiffon à la main, contre ce temps qui jaunissait le papier et faisait trembler les doigts. Puis, un grain de poussière lui chatouillait le nez, elle éternuait bruyamment, et nous partions toutes les deux d'un éclat de rire qui n'en finissait plus.

 

 

Sa salade bien calée au fond du panier, Tante Babette s'arrêta devant un étal sur lequel le mot « biscuits » , baigné d'une lumière jaune éblouissante, mêlée à une fine odeur de sucre brûlé, fit gargouiller mon ventre. Elle paraissait ravie. Depuis que je lui avais dit ce matin avoir gagné le premier prix de dissertation à l'école, je le sentais préoccupée.

 

« Choisie une madeleine ! », m'ordonna-t-elle. Je tendis mes doigts, pris un biscuit au goût exotique de fleur d'oranger, et aperçu son sourire coquin.

 

 

Ce n'est qu'en lisant Proust, quelques années plus tard, que je compris la portée de ce geste, incongru et délicat, qui lui ressemblait tant. Si je m'en souviens bien, il me semble même avoir un peu pleuré et retrouvé par magie, au fond de ma mémoire, pendant quelques secondes, l'odeur poussiéreuse et raffinée de son appartement douillet.

 

 

 

Voici le texte (version longue) écris suite à la consigne 57 du site Paroles Plurielles. Il fallait s'inspirer de l'image ci-dessous, et de l'incipit suivant : "Tante Babette prit une profonde inspiration"

 

Photo_011

Photo de Coumarine

 


Posté le 01/11/2007 | 5990 consultations | 12 commentaires | Voir et commenter l'article

Bus

Je n'ai pas mis les bonnes chaussures ce matin, j'ai mis celles qui brillent, qui me donnent un air chic et sophistiqué, mais qui me font mal aux pieds. Il faut dire que je ne m'attendais pas à devoir marcher si longtemps, de si bonne heure, et par ce froid, pour aller travailler.

J'ai raté mon bus, tout à l'heure ! Je l'ai vu s'immobiliser quelques secondes à mon arrêt et s'élancer presque aussitôt, sous mon nez, sans égards pour la passagère habituelle que je suis.

Je suis certaine que le chauffeur pouvait me voir, le bras levé, en pleine course, dans son rétroviseur géant.

J'aurais du courir de nouveau, traverser le petit square, pour atteindre l'arrêt suivant, de l'autre côté. Je sais que c'est possible, je l'ai déjà fait, si le bus est retenu assez longtemps au feu rouge, près du carrefour. J'aurais du, mais je n'ai pas pu. J'ai été prise d'une profonde lassitude, inexplicable.

Et à présent, je marche. Et je sais que je vais être en retard, que je vais devoir m'expliquer auprès du chef de service, que mes orteils vont saigner, un peu, que j'aurais chaud, et puis froid, et qu'il me tardera ce soir de quitter ces vêtements à présent souillés de sueur.

En laissant filer ce bus tout à l'heure, c'est un peu ma vie que j'ai laissé filer, j'en ai conscience, alors que mon souffle s'évapore dans l'air glacé, une vie qui regarde sa montre et qui ne goûte à rien, une vie qui pense, s'organise, ne perd pas une minute, s'épuise et devient laide.

Ce matin, je prends des chemins de traverse, je frôle des corps et des visages que je ne vois jamais habituellement, des vieillards avec leurs paniers en osier, des commerçants sortant leurs présentoirs sur le trottoir, des enfants avec leurs cartables trop chargés.

Ce matin, j'ai brusquement tout mon temps.

Alors que je pousse avec force la lourde porte vitrée qui donne sur les bureaux du deuxième étage, me viennent des envies de changements, de paresse, des envies d'ailleurs, et je sais qu'il ne faudrait pas grand-chose à cette minute, un mot, une opportunité, pour que je laisse filer ma vie, son bus, et toutes ses contrariétés.

Claude2

Ce texte était ma contribution (version longue, encore une fois, mais si peu) à la consigne 58 du site Paroles Plurielles. Il fallait s'inspirer de la photo de Largo, ci-dessus, et de l'incipit suivant : "Je n'ai pas mis les bonnes chaussures ce matin".


Posté le 16/11/2007 | 75 consultations | 11 commentaires | Voir et commenter l'article

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