Antigone @ArticlesTraces (1)Quelques explications, avant de commencer cette série... J'ai écrit, en 2004, une nouvelle que j'avais nommée "Traces" et que j'avais élaborée, au départ, en suivant le thème d'un concours de nouvelles auquel je n'ai pas participé, en définitive. Je vais vous livrer cette histoire, petit à petit, et un peu plus rapidement que pour mon récit "à suivre..." puisqu'elle est déjà intégralement écrite. J'aimerais particulièrement connaître votre avis sur ce texte. (Si quelques passages vous semblent familiers, c'est normal. J'en ai parfois extrait des morceaux, présents sur ce blog.) Traces La chambre est vide. Il ne reviendra plus. Les meubles portent encore l'empreinte de ses doigts ; je ne les essuierai plus. Il est parti. Ses bagages étaient là, il y a quelques minutes, dans ce carré de soleil et maintenant, plus rien, que des poussières qui volent dans la lumière. Il ne reviendra plus. Je me souviens, hier, ses pieds nus, humides, rosis par le froid, ont fait craquer cette planche du parquet si rugueuse sous mes doigts. Ils y ont laissé une trace sombre, éphémère. A présent, plus rien, que ce carré de lumière qui agrippe le plancher, ces poussières qui volent en tout sens et moi, la joue posée contre le bois du sol, qui les regarde tomber. Il me semble que ma vie s'est réfugiée dans cette pièce étroite au plafond trop haut. De tous côtés, les objets me dévisagent avec les yeux des fantômes qui les ont touchés. J'ai un peu froid… Au dehors, l'été cuit des milliers de corps offerts à son souffle brûlant alors qu'ici une brise de fin d'après-midi s'est infiltrée dans la place, par la fenêtre entrebâillée. Elle n'a eu qu'à se frayer un passage sous les légers rideaux tirés, c'était facile. Oui…j'ai un peu froid. Il ne reviendra plus tout honteux, sécher des ses lèvres cette eau salée qui glisse sur ma joue meurtrie. Le carré de lumière se déplace, il réchauffe à présent doucement le bout de mes doigts. Du coin de l'œil, je peux voir la couverture de mon lit défait, tomber en gros plis à quelques centimètres de mon pied droit. Je rêve de sa masse chaude sur mes jambes nues, mais ni elle ni moi n'iront l'une vers l'autre, nos deux chaleurs ne se confondront jamais plus dans le sommeil. Oui, cette fois, c'est vraiment fini…Il est parti. Pourtant, hier, j'ai failli croire à l'éternité dans la douceur de mains d'homme sur les miennes.
Posté le 29/05/2007 | 56 consultations | 14 commentaires | Voir et commenter l'article Traces (2)Août 2004 La folie a été de sortir de cette même chambre, la veille, en plein après-midi, d'étouffer au point de préférer l'ombre des maisons et des jardins au doux ronron de mon ventilateur, de prendre mon sac, mon chapeau de paille, et de trouver du plaisir à entendre les talons de mes sandales claquer dans les rues silencieuses. La chaleur moite de l'Italie perlait sur ma peau des gouttes de sueur. Ma robe, pourtant légère, me gênait. Oui, la folie... Février 1992 Tu t'es assis à côté de moi dans ce cinéma. J'étais heureuse ce soir là, euphorique, un peu belle aussi, peut-être, étudiante en sortie avec deux amies au soir de mon premier partiel. Je venais juste de trouver une chambre en résidence universitaire après une semaine d'inquiétudes et de démarches. Le décès de ma propriétaire me mettait à la porte du logement que je louais depuis la rentrée. J'étais soulagée et fière d'avoir résolu ce problème, seule. Je me souviens de ce samedi soir, 1er février. Nantes. J'avais dix-neuf ans. Nous étions deux garçons et trois filles, au milieu de la nuit, « Place du Commerce », nous discutions debout sous la lumière des lampadaires. La conversation s'était engagée à la sortie des salles obscures. Tu as donné ton numéro de téléphone à mon amie. Mais je savais que c'est moi qui te rappellerai, après les partiels. Le 12 février, exactement, nous nous sommes embrassés. J'ai posé ma tête sur le cuir de ton blouson, et nous sommes restés, toute la nuit, serrés l'un contre l'autre, dans ta R5 rouge toute embuée, sur le parking de ma cité universitaire. Pierre.
Posté le 30/05/2007 | 64 consultations | 13 commentaires | Voir et commenter l'article Traces (3)Août 2004 Je suis arrivée sur la plage par le petit chemin qui passe derrière les grandes maisons claires, sur la falaise, près du port. Les sandales à la main, la plante de mes pieds s’enfonçaient dans le sable fin. J’étais bien, douce, inutile, en vacances. L’empreinte de mes pas me suivait tranquillement. La plage…le soleil qui tape…les enfants un peu trop bruyants. J’ai posé ma serviette, enlevé ma robe, calé mon sac sous ma tête et ouvert un roman d’où sont tombés quelques grains de sable, récupérés la veille. Février 1992 J’étais heureuse, enfin le bonheur sonnait à ma porte. Une cabine téléphonique, dans le hall de la fac, 16 heures, 17 heures, peut-être. - Maman ? - Oui ? - J’ai une bonne nouvelle à t’annoncer. Je sors avec quelqu’un, depuis huit jours. Tu te rends compte ? Je suis tellement contente. Moi qui croyais que cela ne m’arriverait jamais. Je me souviens très bien avoir dit ces mots sur un ton enjoué, complice. Au bout du fil, en écho, un silence prolongé, puis : - On en reparlera vendredi soir ! - Oui…bien sûr maman, si tu veux ! J’ai raccroché. Une angoisse m’a électrifié quelques instants le bout des doigts. J’ai récupéré ma carte de téléphone. Derrière la porte vitrée, un peu sale, la vie m’attendait dans des éclats de rire. Le temps que je pousse le battant, tout était oublié. Posté le 31/05/2007 | 57 consultations | 5 commentaires | Voir et commenter l'article Traces (4)Août 2004 Les rayons du soleil me caressaient les épaules. Il ne fallait pas que je reste trop longtemps si je voulais éviter de brûler. Mon livre m’ennuyait. Un quart d’heure que je relisais la même page, sans comprendre, l’esprit ailleurs. Je m’allongeais sur le dos. Je fermais les yeux. Les rires d’un groupe de petites filles me firent soudain penser à la mienne restée là-bas, en France. Une caresse du plat de la main sur mon ventre chassa à peine le manque. Lucie. Alors que je somnolais doucement, je sentis une ombre s’étendre sur moi. Quelqu’un était là, immobile, tout près de ma serviette. Ouvrant les yeux, je vis un grand corps d’homme qui me toisait. Je me redressais légèrement. - Oui ? - Excusez-moi… Il s’accroupit à côté de mon visage. Je pris alors son regard dans le cœur. - C’est toi ? - Cécile ? Combien de fois ? Combien de fois ? Je t’avais cherché ? Dans des nuques, des silhouettes… Et tu étais là ! Ses cheveux étaient mouillés, de l’eau perlait sur l’arête de son nez. Le bleu de ses yeux fouillait mes traits. J’enlevais mes lunettes de soleil et lui sourit. - Pierre. J’avais soudain, à nouveau, vingt ans, les cheveux longs jusqu’aux épaules, et j’étais belle. Posté le 01/06/2007 | 60 consultations | 4 commentaires | Voir et commenter l'article Traces (5)Février 1992 Vendredi soir. La maison où je revenais chaque week-end. Le silence de mon père. Les yeux de ma mère. Elle m'a entraîné dans leur chambre, pour parler. Il a été question d'hommes, de loups, de diable et de concupiscence. Dans ma main, contre mon cœur, je tenais ce petit diamant précieux, un amour naissant. Avec elle, ma mère, je voulais le partager. Pour la première fois, un homme m'avait regardé, serré au creux de ses épaules, comme jamais aucun autre ne l'avait fait auparavant, même mon père, et elle le savait… « Il faut que je te prévienne, ma fille…leur désir…tous des loups…c'est mal. » Le sentiment d'être vide, à l'intérieur, comme brûlée vive, n'est pas venu tout de suite. Il m'a fallu plusieurs vendredi soirs, tous les mêmes. Elle m'entraînait dans cette chambre, elle fermait la porte. Elle martelait mon cœur, mon corps, mon esprit, de ses mots. Mon père et ma sœur attendaient notre retour dans la cuisine, silencieux, pour enfin pouvoir dîner. Mon visage inondé de larmes n'amenait aucun commentaire, à peine un reproche voilé. Les mots, j'apprenais à les aimer pourtant, pendant la semaine, à les étudier. J'apprenais l'humanisme, la liberté du verbe, la laïcité…la liberté. Ailleurs, là-bas, sur ce lit froid, ils prenaient résolument leur dimension de danger. « Quand les gens me parlent de toi, je ne sais plus quoi dire, j'ai honte. Tu veux être une putain, c'est ça ? Même pas fiancés. » Et je n'avais fait que serrer mes lèvres contre d'autres lèvres, c'était tout, juste un baiser. Quand je rentrais sur Nantes, le dimanche soir, j'avais envie de vomir, ou de mourir. Dans ma voiture, je criais de rage, tous mes sentiments mêlés. L'image même de mon corps, déchiqueté sur le bas-côté de la route, me semblait une délivrance. Mais, mes mains tenaient fermement le volant. Et quand j'apercevais les premières tours HLM de la « Cité des ducs », je savais que dans quelques minutes, la ville me prendrait doucement dans ses bras, me consolerait, me protègerait contre toute peur, comme la mère adoptive qu'elle était devenue pour moi… Nous dormions parfois ensemble, lui et moi, un soir de semaine, dans mon lit d'étudiante, serrés l'un contre l'autre, pleins de pudeur. Le plus souvent, il venait me chercher le samedi après-midi, chez mes parents, nous dînions à l'extérieur, nous parlions Je bravais les regards de reproches, les interdits. Un lundi matin, alors que j'avais exceptionnellement pris le train, il a suivi mon bus sans que je le sache, de la gare jusqu'à mon immeuble. Lorsque j'ai ouvert ma porte, surprise encore que l'on vienne me trouver sitôt arrivée, il était là sur le seuil, une rose à la main, visiblement fier de lui.
Je l'aimais. Posté le 02/06/2007 | 60 consultations | 7 commentaires | Voir et commenter l'article Rechercher dans les articles |